Le cri de l’Avent

le 8 décembre, 2022, Virginie

Venez, divin Messie…

Au milieu des paillettes de ces fêtes de fin d’année qui envahissent les magasins même quand on y va tout simplement chercher des œufs et du lait …

je retrouve ce vieux chant qui tout à coup semble bourré de sens…

C’est l’expression d’une attente, celle des juifs de Palestine, d’ il y a deux mille ans, et particulièrement celle des disciples de Jean le Baptiste qui annonçait la venue imminente du royaume de Dieu et qui en rencontrant Jésus a cru voir l’accomplissement de cette promesse,

( peut-être sans le divin quoique… le terme n’est pas excessif même dans la tradition du judaïsme tant qu’il n’est pas attachée a un dogme trinitaire)

Venez divin messie…

n’est pas attaché à l’image d’une crèche entre un bœuf et un âne avec au-dessus une étoile en papier argenté

Venez divin messie

ça signifie

viens nous sauver de nos jours infortunés,

comme le dit bien le cantique

Attente mais aussi supplique toujours renouvelée

à travers les siècles de pogroms, d’expulsions et de déportations,

de foules poussées vers la mort dans des fourgons à bestiaux…

***

Venez divin messie

Sauver nos jours infortunés

Attente et supplique aujourd’hui de ceux qui vivent en Ukraine sous les bombes, dans le froid et l’obscurité…

et de ceux en Somalie

au milieu de terres désséchées,

dans la terreur et la famine

mais aussi de tous les autres,

lointains et proches

courbés sous le poids de l’oppression,

de l’injustice et d’abus de toute sorte,

et qui sont tellement nombreux

qu’on ne pourrait tous les nommer…

***

et le chant continue et insiste

et au fur et à mesure se fait plus pressant,

exprimant ce que l’on ressent,

quand on est tombé au fond

et qu’on n’a plus la force

de se relever

***

Ah ! Descendez, hâtez vos pas!
Sauvez les hommes du trépas;
Secourez-nous, ne tardez pas!

Secourez-nous, ne tardez pas!

C’est le cri de L’Avent,

qui maintenant

reprend tout son sens

au milieu des dorures et des paillettes

des sapins scintillants et des étables somptueuses

le tout recouvert bien évidemment

des incontournables et artificiels

flocons de neige …

N.B : Pour aller plus loin : comme tous ces cantiques populaires, il y a de nombreuses versions quant aux paroles, j’ai repris celles de mon enfance… Pour l’histoire de ce chant :

.https://www.voix-nouvelles.com/chant-histoire/2020/9/7/venz-divin-messie

Bah! Humbug!

1er décembre, Virginie, USA

Il fait froid comme il se doit

au mois de décembre.

Les vitrines sont illuminées,

les sapins de Noël déjà décorés,

tout est doré et scintillant.

Tout est colorié en rouge brillant

et en vert émeraude

pour mieux attirer le client,

au son d’une musique légère et gaie,

enjouée à souhait…

***

Tout épelle pour moi

le mot « Artificiel »

en lettres majuscules

avec tous ses dérivés

car tout me semble faux, factice

superficiel

dans cette époque dite de Noël,

( Christmas season ici, fêtes de fin d’année, en France, laïcité oblige)

***

Je fais partie de ces rabat-joie

qui déplorent les dépenses inutiles

le matérialisme ambiant

les imitations mauvais goût,

les faux semblants,

la joie au rabais

des cadeaux offerts

et reçus

surtout quand ils sont laids,

qu’ils soient bon marché

ou au contraire

luxueux et coûteux…

***

Et pourtant,

je sais que pour les enfants,

(et pas qu’eux)

riches ou pauvres,

les fêtes de Noël,

leur mettent de la lumière

plein les yeux,

même si leur joie n’est qu’éphémère

autant que leurs jouets

qui durent à peine quelques heures

avant d’être jetés ….

***

Il faudra que je fasse un effort

car parait-il

que pour entrer dans le royaume des cieux,

il faut se lâcher

et redevenir

simple et joyeux

comme un enfant émerveillé

un matin de Noël !

Mariage: une mère et son fils, portrait intime

30 Novembre 2022, en Virginie, USA

On vient de célébrer la fête de thanksgiving, la seule qui ne soit pas devenue une fête de la consommation, même si on y mange beaucoup et que ses origines ne sont pas si innocentes que cela. Si elle est propre aux États Unis, il y en a d’autres qui sont universelles, ce sont celles des mariages…

Jean 2 : 1-5

Trois jours après, il y eut des noces à Cana en Galilée. La mère de Jésus était là,

et Jésus fut aussi invité aux noces avec ses disciples.

Le vin ayant manqué, la mère de Jésus lui dit: Ils n’ont plus de vin.

Jésus lui répondit: Femme, qu’y a-t-il entre moi et toi? Mon heure n’est pas encore venue.

Sa mère dit aux serviteurs: Faites ce qu’il vous dira.

Un mariage comme les autres ?

Après nous avoir fait monté au ciel avec son prologue et donné l’idée d’un récit mystique, désincarné, spiritualisé à mort et juste après le récit de la constitution d’un groupe de disciples pour accompagner Jésus, la première chose qui nous est raconté est que Jésus les emmène avec lui à une fête de mariage… de quoi nous déboussoler nous et peut-être aussi les contemporains de Jésus ! Qu’il aille avec ses disciples à un mariage n’est pas vraiment étonnant, mais pour les premiers chrétiens ceux qui n’avaient pas connu Jésus en personne, cet épisode de fête de mariage a dû être difficile à avaler pour eux qui étaient en train de vivre une époque de persécution…peut-être aussi pour les disciples de Jean qui lui jeûnait et ne buvait pas d’alcool….est-ce pour cela que cet épisode est totalement absent des autres évangiles canoniques ?

Trois jours après, il y eut des noces à Cana en Galilée. La mère de Jésus était là,

et Jésus fut aussi invité aux noces avec ses disciples.

Comme toujours, on n’est pas obligé de prendre à la lettre les indications de temps ( mais on peut le faire si on le désire, ça ne change rien à la suite de l’histoire) ce qui peut-être important de comprendre c’est que ça s’est passé tout de suite après que Jésus ait commencé à avoir un petit groupe de disciples. Que Jésus soit invité avec ses disciples à un mariage où était convié sa mère, n’a rien d’ anormal ni d’étonnant pour les contemporains de Jésus, seuls les exégètes d’aujourd’hui ont besoin de se poser des questions pour savoir si c’était un voisin de la famille ou au contraire un parent et comment se fait-il aussi que ses disciples aient été invités… car toute personne qui vit au sud du pourtour méditerranéen ne trouverait rien d’étrange à que soient invités à un mariage, les amis des amis ou des proches.

Il est intéressant de noter ici que les disciples qui l’ont accompagné ne sont pas nommés ce qui a été fait précédemment : peut-être que Pierre n’y était pas ( il aurait pu très bien refuser l’invitation ou en être empêché) ce qui pourrait aussi expliquer que cet épisode n’est pas raconté dans l’évangile de Marc ni dans aucun autre évangile non plus…

Évidemment, que la mère de Jésus soit aussi présente attire notre attention, car elle n’est pas mentionnée avant, contrairement aux autres évangiles, étant donné que les circonstances de la naissance de Jésus sont passées sous silence. La généalogie de Jésus ici, qui n’en est pas une commence à la Genèse « Au commencement » et ce début a tendance à nous aveugler en nous empêchant de voir ce que pourtant il affirme, « et le verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous » ce qui concrètement parlant signifie que Jésus était aussi un homme ordinaire et appartenait à une famille.

Le vin ayant manqué, la mère de Jésus lui dit: Ils n’ont plus de vin.

Jésus lui répondit: Femme, qu’y a-t-il entre moi et toi? Mon heure n’est pas encore venue.

Il faut le dire tout de suite…cet échange rapporté entre Jésus et sa mère a fait couler beaucoup d’encre à cause de l’importance théologique que Marie a pris par la suite et la place qu’elle continue à occuper dans l’église catholique mais aussi orthodoxe, place qui lui est contestée dans les milieux protestants et évangéliques… et aussi parce que Jésus n’y fait pas preuve d’amabilité… C’est dommage car quand on lit cet échange, on n’y trouve rien qui ne soit naturel … et c’est donc en tant que mère ( et pas théologienne) qui a aidé à organiser des mariages ( ceux de mes enfants mais aussi ceux d’amies) que moi je lis ce passage.

D’abord que Marie se soit rendue compte qu’il manquait du vin n’a rien d’étonnant …

( ça aurait pu être autre chose, c’est tellement difficile de calculer combien de nourriture il faut avoir pour une grande fête, on a toujours peur qu’il n’y en ait pas assez…comme moi la veille de Thanksgiving qui ait été tout d’un coup prise de panique en me demandant si la dinde que j’avais achetée ne serait pas trop petite… elle ne l’était pas, on mange encore les restes)

Essayer de se demander comme l’ont fait certains, comment Marie était au courant de ce manque me semble un exercice vain. Les femmes s’entraident dans des circonstances semblables et savent quand il manque quelque chose à manger ou à boire même si ce sont plutôt les hommes qui sont chargés du vin…. (et semble-t-il, ils avaient mal calculé ou ils ne s’en souciaient pas trop occupés à festoyer… )

la mère de Jésus lui dit: Ils n’ont plus de vin.

Un échange naturel mais qui en dit long sur la relation de Jésus et de sa mère : Marie s’adresse à son fils mettant en relief l’absence du père ( que l’on imagine décédé) dont il assume le rôle et fait appel à lui en donnant une information qui est une manière à peine déguisée de lui dire d’intervenir. À Jésus, homme adulte qui a peut-être même déjà quitté le domicile familial pour commencer sa vie de prédicateur itinérant, elle ne va pas donner un ordre direct. La réponse de Jésus montrera bien qu’il n’est pas dupe et qu’il comprend qu’elle lui demande d’intervenir.

La question que l’on peut se poser et que de nombreux exégètes et théologiens se sont posés et est-ce que ça signifie qu’elle lui demandait de faire un miracle…de changer l’eau en vin ? Personne ne peut répondre à cette question, ce qui est sûr c’est qu’elle avait suffisamment confiance en lui pour penser qu’il trouverait une solution sinon elle ne le lui aurait pas signalé .

Jésus lui répondit: Femme, qu’y a-t-il entre moi et toi? Mon heure n’est pas encore venue.

Cette phrase aussi a fait couler beaucoup d’encre et a été l’occasion d’analyses linguistiques pointues pour qualifier la valeur du mot grec traduit en français par « femme » qui donne un ton peu respectueux à l’adresse de Jésus ( ce que certains contestent) mais qui est certainement souligné par sa question qui remet en cause la légitimité ou le droit de sa mère à lui faire une telle requête.

(Pas de maman chérie ou adorée, un Jésus qui ne dit pas oui à sa maman et ne lui parle pas gentiment, c’est troublant et va à l’encontre de l’image bisounours que l’on se fait de lui…que l’on soit ou pas un fan de Marie…)

On ne peut pas nier en tout cas, que la réponse de Jésus à sa mère fasse preuve d’agacement et ne suscite pas son enthousiasme même si on hésiterait à dire qu’il l’envoie balader ( en tout cas dans les traductions que j’ai pu lire) . Pourtant son refus n’est pas gratuit, il n’est pas dû à un caprice de sa part ou à une saute d’humeur injustifiée : son explication est du même ordre que celui qui est cité dans l’évangile de Luc du Jésus pré adolescent à ses parents. Pour ceux qui ne connaissent pas l’anecdote elle nous renvoie au moment où Jésus répond à ses parents inquiets qui l’avaient cherché pendant trois jours et le retrouve en train de discuter avec les scribes dans le temple :

Quand ses parents le virent, ils furent frappés d’étonnement, et sa mère lui dit: «Mon enfant, pourquoi as-tu agi ainsi avec nous? Ton père et moi, nous te cherchions avec angoisse.» Il leur dit: «Pourquoi me cherchiez-vous? Ne saviez-vous pas qu’il faut que je m’occupe des affaires de mon Père?» Mais ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait .

Nous non plus, on ne comprend pas bien sa réaction : par contre, cette fois-ci, Marie ne semble pas se formaliser de la réaction quand il lui répond :

Mon heure n’est pas encore venue.

Cette explication change tout car avec elle on passe d’une échange naturel entre une mère qui fait appel à la bonne volonté d’un fils et use de l’ascendant qu’elle a sur lui pour lui demander une faveur, à un autre niveau, à une autre histoire, celle d’un homme que Dieu a destiné à une mission exceptionnelle et à qui a été le donné le nom de Jésus pour le signifier.

Il semble bien donc avec cette explication que Jésus fait allusion à quelque chose que tous les deux, savent : il n’est pas n’importe qui, il a été appelé à devenir Quelqu’un, peu importe le terme particulier que Marie a retenu, mais ce Quelqu’un, un jour ou l’autre se révélera être appelé à jouer un rôle majeur dans la vie du peuple juif. Peut-être que le fait même que Jésus vient de se constituer un groupe de disciples a fait croire à Marie justement que « son heure était venue »…

 Sa mère dit aux serviteurs: Faites ce qu’il vous dira.

En tout cas, la réaction de Marie à la réponse négative de son fils est notable car elle ne se laisse pas démonter: c’est la réaction d’une mère qui connaît suffisamment bien son fils pour savoir que même s’il refuse en un premier temps, il prendra le temps de la réflexion et pourra revenir sur sa décision. Et contrairement à beaucoup de mères que je connais, elle montre un profond respect envers son fils adulte : elle ne le supplie pas, ne lui fait pas des longs discours remplis de reproches pour l’obliger à faire sa volonté.

( un de mes enfants disait toujours non quand je lui demandais de faire quelque chose mais finalement le faisait, par contre celui qui disait oui, ne le faisait pas…) ,

Marie est une mère qui n’est ni timorée, ni passive ( et c’est dommage qu’on la représente ainsi) semblable à la femme syro-phénicienne qu’on rencontre dans l’évangile de Marc et qui n’hésite pas à argumenter avec Jésus quand il semble refuser au premier abord sa requête de chasser un démon de sa fille.

« Elle le pria de chasser le démon hors de sa fille. Jésus lui dit:Laisse d’abord les enfants se rassasier; car il n’est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens. Oui, Seigneur, lui répondit-elle, mais les petits chiens, sous la table, mangent les miettes des enfants. Alors il lui dit: à cause de cette parole, va, le démon est sorti de ta fille »

Marie connaît son fils et en plus croit en lui au sens fort du terme même si je m’interdis de définir ce que théologiquement parlant ça peut vouloir dire. Elle prend un risque énorme en disant aux serviteurs de faire ce qu’il dira et en même temps, très habilement met Jésus au pied du mur.

(Ça ne l’empêchera pas certainement de se poser des questions quand son fils sera condamné et crucifié, mais elle se comportera aussi comme toutes les femmes que j’ai rencontrées dans les prisons : on n’ abandonne pas un fils même s’il est condamné à mort et honni de tous)

Le miracle iconique va donc se produire et l’eau se changera en vin,

* * *

Les détails du reste de l’histoire, me sont tellement familiers que je ne veux pas les aborder pour l’instant, toute mon attention est retenue par cet échange entre mère et fils à l’occasion d’un mariage où les préoccupations de la mère autant que la réaction de son fils m’ont paru compréhensibles une fois que l’on dépoussière l’épisode et on le débarrasse de tous ses enjeux et interprétations théologiques… En tant que femme, je m’y retrouve…

Cette scène aussi me permet de découvrir le visage de celui qui l’a rapportée : un intime de Jésus. Seul quelqu’un qui se trouvait là juste à coté d’eux aurait pu être témoin de la scène, les autres invités ne se sont certainement pas rendus compte de ce qui se passait comme c’est toujours le cas dans des fêtes comme celles-ci. Autant avec l’évangile de Marc on avait l’impression d’un rapporteur qui gardait Jésus à distance et où se dessinait derrière le visage de Pierre, source principale selon certains de ce qui y est rapporté, autant ici ce n’est pas un Pierre qui se dessine, un homme bourru et réservé, peu enclin aux épanchements, mais un tout autre homme, sentimental, sensible, artistique dont la tradition parle comme du disciple aimé…

Quant au visage de Jésus ? il est vraiment descendu du trône du prologue (« et le verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous ») et redevient accessible, un de nos semblables. Dans cet épisode, d’ailleurs il ressemble au Jésus de Marc qui n’est pas toujours aussi aimable ( selon les critères de la bienséance sociale) qu’on souhaiterait qu’il le soit. Il n’en reste pas moins énigmatique et cet évangile nous donne l’opportunité de le redécouvrir à travers les yeux d’un intime.

Et quoi de plus intime que Jésus en face à face avec sa mère Marie !

N.B Pour aller plus loin : Cet article résume les interprétations faites de la réponse de Jésus à Marie et conteste que sa réponse ait été un refus. WILLIAMS, R. H. (1997). The Mother of Jesus at Cana: A Social-Science Interpretation of John 2:1-12. The Catholic Biblical Quarterly, 59(4), 679–692. http://www.jstor.org/stable/43723111

Offertoire

Le 27 novembre, 2022, dimanche, en Virginie

offertoire…

ce beau mot que l’on utilise dans la liturgie catholique

et auquel j’ai pensé ce matin

dans cette communauté perdue en pleine campagne,

sans clocher ni croix,

sans pierres taillées

sans portail d’entrée

faite de gens

à la vie cabossée,

***

offertoire

cette litanie de pétitions,

échantillon des souffrances

des gens du commun

maladie chronique des uns,

décès prématuré des autres,

familles déchirées

naissances mal venues,

emplois exténuants et incertains,

***

offertoire

ces prières tournées vers Toi

chacun plaidant la cause,

d’un voisin, d’un parent,

d’un ami, d’un collègue,

au fardeau quotidien,

devenu trop lourd à porter,

***

pas besoin d’autre liturgie

que celle-là

pour se retrouver ensemble

dans ce lieu

en ce dimanche matin,

triste, froid et pluvieux.

Ici et là-bas

Le 19 novembre 2022,

les arbres sous ma fenêtre

sont mon horizon

ils occupent tout entier

mon champ de vision,

***

j’avais oublié

leur immobile présence

leur complète indifférence

à tout ce qui les entoure,

***

Ils sont là et c’est tout,

ils occupent tout leur espace

sans bouger

sans broncher

imposants, impassibles

leur énorme tronc

ignorant le mouvement ostensible

de leurs branches dénudées

***

À cette époque de l’année,

sans leurs feuilles aux vives couleurs

On croirait qu’ils sont morts

***

Là-bas c’était les nuages que je voyais,

toujours changeants, toujours fuyants

impossible de les arrêter

impossible de les attraper

impossible d’en approcher

les yeux levés au ciel en marchant,

ils défilaient.

pressés

sous mon regard extasié…

***

Ici les arbres bien plantés dans la terre,

là bas, les nuages flottant dans le ciel

et la mer ?

Je l’ai perdue il y a longtemps…

on ne peut pas tout garder !

***

Nous sommes si petits

et notre planète est tellement grande 

Comment s’y retrouver?

Droit du sol ?

Le 17 novembre 2022, de retour en Virginie

Je résiste,

je résiste encore à être ici,

mais une fois que j’aurai franchi le pas,

je m’y sentirai chez moi.

Pourtant,

je ne sais pourquoi,

je m’y refuse encore

***

Est-ce parce-que…

Être ici veut dire renoncer à être là-bas,

fouler la terre d’un territoire déjà occupé,

marqué du sceau indélébile

de ceux qui l’ont défriché, dominé voire accaparé ?

***

Est-ce parce-que

être pleinement dans ce lieu,

voudrait dire adopter leurs dieux

et renoncer

à tout ce qui fait de moi

celle que je suis ?

***

Non,

De ça il ne saurait jamais être question,

alors de quoi ai-je peur ?

***

Mon ancre est ailleurs,

ni ici, ni là bas

mais plutôt les deux à la fois,

et cette terre elle est à moi,

autant qu’à ceux qui l’occupent,

car elle revient de droit,

à Celui qui nous l’a donnée

( ou plutôt prêtée),

***

Alors tout le reste

droit du sang, droit du sol,

droit d’occupation

n’est qu’élucubration

sans rime ni raison !

Dérèglement

le 12 novembre, 2022, banlieue de Washington, Virginie,

Déséquilibre

Mon corps est bien ici avec moi,

Je l’habite toujours,

c’est bien le même,

mais autour de moi

tout a changé

***

Déstabilisant

de se retrouver d’un moment à l’autre,

à des milliers de kilomètres

dans des paysages

qui ne se ressemblent pas,

***

Quand on quitte les uns

avant d’entrer dans cet engin volant

ils ont bien l’air solide

mais quand les portes s’ouvrent de l’autre côté,

ils ont disparu,

ils se sont volatilisés et sont devenus…

inexistants

***

Les autres, que l’on retrouve

ont des visages à la fois étranges et familiers,

et l’on doit s’efforcer à maintenir les yeux ouverts

pour remplacer les images laissées derrière

dans notre cerveau embrumé

pour voir celles de la réalité

qui se dresse devant nous.

***

Être ici en même temps que là-bas

Croire qu’on est le soir quand on est le matin

Entre-deux déséquilibrant,

Hésitation déboussolante

Des premières heures, du premier jour, de la première nuit…

***

Puis, l’absence de ceux qu’on a laissé s’émousse peu à peu

la présence de ceux qu’on retrouve envahit tout notre espace,

Finalement on est bien là où notre corps a échoué,

tête et corps maintenant réconciliés

même si l’horloge qui nous habite continue pour un temps à être déréglée…

On a enfin atterri !

Éloge de la brasserie parisienne

le 10 novembre 2022, Paris

J’ai beau dire que….

Je me sens bien à la campagne,

que j’y apprécie le calme et le silence des nuits étoilées,

des promenades autour du village,

que je me régale de la beauté des nuages

au-dessus des montagnes,

que la ville avec ses néons, ses rues grouillantes, ses sirènes assourdissantes

ne me manquent pas…

***

on a beau dire (et on a souvent raison,)

que Paris est une ville pleine de gens indifférents,

pressés, friqués, arrogants

pas aimables pour deux sous

( avec des SDF partout)

***

je dois avouer, malgré tout

qu’on a inventé rien de mieux que le café brasserie à la parisienne…

où s’alignent suspendus derrière le comptoir tout un assortiment de verres à pied

avec toujours quelqu’un en train d’en essuyer un,

un torchon à la main

tout en parlant avec un habitué du quartier

prenant un verre assis sur un tabouret,

ou à une table proche,

le journal déplié…

( il y a encore des gens qui lisent les journaux dans les cafés…mais évidemment ce sont les retraités)

***

Il n’y a rien de mieux que de pouvoir s’asseoir à la terrasse

et regarder les gens passer

toute une après-midi,

sans être dérangé par un serveur impatient,

qui vous pousse à consommer,

et le plaisir suprême,

est de pouvoir s’offrir le plat du jour,

cuisiné sur place

simple mais abondant

sans avoir à éplucher une liste longue de deux pages

et devoir choisir entre dix entrées, plats, salades ou desserts !

***

Alors oui, Paris, ses musées, ses monuments, ses parcs..

(ses boutiques aussi!)

tout cela est bien beau,

mais pour moi un simple café

pris en bonne compagnie

voilà le Paris que j’aime retrouver,

même si c’est pour le quitter

le jour qui suit,

sans savoir ni quand ni comment,

je pourrai y retourner …

Je reviendrai si…

le 4 novembre, 2022, Auvergne,

( finalement, on allume le poêle et c’est bien agréable d’avoir chaud chez soi…)

Je pars… mais je reviendrai… si Dieu me prête vie…

Une formule qui devient de plus en plus réelle avec l’âge mais quelque soit l’âge qui en tout temps, énonce une vérité plus évidente peut-être quand on s’apprête à voyager…

( l’auteur qui vient de recevoir le prix Goncourt parle dans son roman justement de toutes les circonstances qui ont précédé et ont conduit (?) à l’accident mortel en moto de son mari, il y a plus de 20 ans. «  Le prix Goncourt 2022 est attribué à Brigitte Giraud pour son roman “Vivre vite” [ …] “Vivre vite” revient sur l’enchaînement des événements qui ont conduit à la mort du compagnon de l’autrice dans un accident de moto, en 1999. https://www.francetvinfo.fr/culture/livres/prix-litteraires/le-prix-goncourt-2022-est-attribue-a-brigitte-giraud-pour-son-roman-vivre-vite_5455660.html »)

L’année dernière à cette époque-ci, je ne m’attendais à que « si Dieu nous prête vie_ » soit aussi littéral, je ne savais pas avant de partir que… je ferai un tonneau sur l’autoroute et qu’on se retrouverait, à l’envers, glissant sur le toit de la voiture avec des étincelles giclant de chaque côté, que la voiture finirait par s’arrêter sur la bande d’urgence, qu’on arriverait à s’ en extraire tout seuls et qu’on en sortirai indemne, dixit le certificat médical du médecin de garde de l’hôpital où on avait été transporté d’urgence sur un brancard après les examens et radio appropriées … car on ne sait jamais, nous a-dit tout le monde…vous êtes sous le choc et c’est pour ça que vous ne sentez rien…

Alors cette fois-ci, on ne partira pas en voiture et ce n’est pas moi qui conduirais, ce seront d’autres qui auront nos destins entre les mains : on prendra le train puis l’avion, puis la voiture… bref, on a rarement des voyages qui se passent bien du début jusqu’à la fin mais on verra…

L’enchaînement des événements qui conduit à la mort dit le commentaire sur le livre

( la fameuse phrase de Pascal, « le nez de Cléopâtre, s’il eu été plus long)

C’est trop dangereux après un accident ou quelque autre événement à déplorer, de réfléchir sur les si « si je n’avais pas, si j’étais partie plus tôt ou plus tard », j’ai appris cela il y a longtemps et même si je ne peux pas m’empêcher de me livrer quelquefois à ce jeu , je sais que je dois couper court : les « si » sont un sable mouvant dans lequel on s’enfonce peu à peu et d’où il faut sortir le plus vite possible pour ne pas se laisser engloutir.

Toute les questions de la destinée avec un grand D, de la fatalité ou du hasard, des coïncidences fortuites ou préordonnées sont posées avec les accidents … et révèlent finalement ce que l’on croit ou l’on ne croit pas…

L’irrésolu est insoluble sans faire un saut dans la foi ou dans l’incroyance.

Si Dieu me prête vie donc… je reviendrai,

Sinon…qui sait ?

Dieu verra…

pas moi,

(En attendant, je goûte à cette soirée auprès du feu, à la lumière de la bougie, avec la voix éraillée de Bob Dylan en sourdine… l’atmosphère parfaite pour une veillée de prière)

Toussaint

le 1er novembre, Auvergne

Dernière belle journée ?

***

La luminosité…

Cette luminosité d’une beauté indescriptible de fin d’après-midi,

juste avant le crépuscule,

les ombres qui s’allongent

et la même douceur des jours passés

de cet automne d’une chaleur inaccoutumée

***

Personne sur les chemins autour du village,

en ce jour de Toussaint,

sont-ils tous partis fleurir les cimetières ?

Ou ont-ils profité

De cette dernière journée ensoleillée

pour se promener bien loin d’ici ?

En tout cas, pas d’effervescence à cette heure-ci

près du portail du cimetière,

pas la peine d’y entrer,

pas d’enterrement aujourd’hui

c’était à peine il y a deux jours,

qu’un ancien vivant y était enterré !

***

Je sens quand même un peu le froid

en redescendant la colline,

parait-il que la température va chuter,

ce soir, à la tombée de la nuit

***

Je ferme le volet de la porte de derrière

et me tiens sur le seuil, interdite,

le ciel est d’une beauté insoutenable,

c’est une de ces nuits où les étoiles brillent d’une leur intense,

et où que je tourne la tête,

elles sont partout ,

pas un seul pan du ciel noir

qu’elles n’illuminent de leur présence.

***

L’air est si clair et si pur

Certainement, il fera froid cette nuit,

vite, il faut refermer la porte…

***

Aujourd’hui

lundi premier novembre,

jour de la Toussaint,

L’automne est là

et l’hiver montre enfin son nez…