L’homme qui n’avait plus froid aux yeux

Illustration : Pablo Picasso , l’aveugle à la guitarre

le 2 – 8 juillet 2026, Auvergne

On nous annonce une autre canicule mais ici en Haute Loire, on est plutôt épargné…

Le mondial de foot bat son plein avec des équipes des différents pays auxquels notre grande famille appartient qui sont au fur et à mesure éliminées… mais il en reste quand même quelques unes en lice et des équipes de pays improbables ont tenu tête à celles des grandes nations…

Jésus pendant ce temps là continue son parcours, guérissant les malades et déstabilisant les autorités religieuses de son époque

Jean 9 4-33 ( suite de la rencontre avec l’aveugle-né)

Guérison non sollicitée

Il faut que je fasse, tandis qu’il est jour, les œuvres de celui qui m’a envoyé; la nuit vient, où personne ne peut travailler.

Pendant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde.

Après avoir dit cela, il cracha à terre, et fit de la boue avec sa salive. Puis il appliqua cette boue sur les yeux de l’aveugle,

et lui dit: Va, et lave-toi au réservoir de Siloé (nom qui signifie envoyé). Il y alla, se lava, et s’en retourna voyant clair.

Avant que Jésus procède à la guérison de cet aveugle, l’affirmation de sa mission d’être la lumière du monde donne à l’avance une valeur symbolique à l’acte qu’il va faire qu’on ne peut pas rater.

Cependant, laissant de côté sa valeur significative, le récit reprend et les détails qui nous sont donnés sur le comment Jésus a procédé, n’en fait pas un acte symbolique mais l’ancre dans la réalité du moment…

Après avoir dit cela, il cracha à terre, et fit de la boue avec sa salive. Puis il appliqua cette boue sur les yeux de l’aveugle.

Je dois avouer que j’ai lu beaucoup d’articles sur les propriétés de la salive mélangées avec de la boue pour expliquer le geste de Jésus et dans de nombreuses cultures on trouve ce même genre de remède pour guérir les maladies des yeux.

Il y a donc un certain contraste entre la signification théologique de ce que Jésus vient d’affirmer sur qui il est, et cet acte de guérison qui l’inscrit dans la réalité culturelle de l’époque. Contrairement à d’autres cas, il n’y a pas d’échange entre Jésus et l’aveugle-né, de questionnement sur sa foi ni de demande de guérison de sa part ou d’un proche : c’est un acte gratuit initié par Jésus.

et lui dit: Va, et lave-toi au réservoir de Siloé (nom qui signifie envoyé). Il y alla, se lava, et s’en retourna voyant clair.

En lui demandant d’aller se baigner dans ce lieu, Jésus continue à agir dans le contexte de rituels du judaïsme de son époque, ce réservoir étant un lieu ou l’on venait se purifier au début d’un pèlerinage . On trouve aussi dans la Torah, bien d’autres exemples comme celui où le prophète Élisée demande à un Syrien, Naaman, de se baigner sept fois dans le Jourdain pour être guéri de sa lèpre. Et on connaît tous cette pratique dans l’hindouisme où l’on se baigne dans les eaux du Gange. Rien donc dans cette demande qui ne soit hors du commun.

Quand les voisins s’en mêlent

Ses voisins et ceux qui auparavant l’avaient connu comme un mendiant disaient: N’est-ce pas là celui qui se tenait assis et qui mendiait?

Les uns disaient: C’est lui. D’autres disaient: Non, mais il lui ressemble. Et lui-même disait: C’est moi.

Ils lui dirent donc: Comment tes yeux ont-ils été ouverts?

Il répondit: L’Homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, a oint mes yeux, et m’a dit: Va au réservoir de Siloé, et lave-toi. J’y suis allé, je me suis lavé, et j’ai recouvré la vue.

Ils lui dirent: Où est cet homme? Il répondit: Je ne sais.

Le récit continue avec la réaction de l’entourage de l’aveugle né ( dont on ne nous dit pas le nom car il était peut-être connu seulement par sa condition ce qui arrive souvent dans ce genre de contexte) et on a de nouveau le même compte rendu des événements mais cette fois-ci pas à travers le récit de l’évangéliste mais de l’intéressé lui même.

Il est aussi intéressé de noter que ses voisins ont du mal à le reconnaître tellement on a tendance à voir une personne à travers son handicap sans noter ses traits individuels : maintenant qu’il n’était plus aveugle, il était devenu méconnaissable….

A ce stade -là, l’ex aveugle né ne semble pas avoir entendu parler de Jésus et surtout ne l’avais jamais vu auparavant et donc ce qu’il sait de lui, c’est uniquement son nom…

La polémique

Ils menèrent vers les pharisiens celui qui avait été aveugle.

Or, c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue, et lui avait ouvert les yeux.

De nouveau, les pharisiens aussi lui demandèrent comment il avait recouvré la vue. Et il leur dit: Il a appliqué de la boue sur mes yeux, je me suis lavé, et je vois.

« ils menèrent »..

Je me demande bien si c’est parce-qu’il avait été aveugle si longtemps que ses voisins « le menèrent » le traitant en quelque sorte comme un incapable où un diminué mental car il ne pouvait pas voir… il n’y avait pas de raison maintenant qu’il n’y aille pas de lui-même

Apparaît un élément nouveau qui n’avait pas été mentionné auparavant et que la guérison avait été faite un jour de sabbat et on retrouve cette polémique des légalistes pharisiens qui étaient tellement obsédés par ce qui était permis ou interdit le jour de sabbat..

Sur quoi quelques-uns des pharisiens dirent: Cet homme ne vient pas de Dieu, car il n’observe pas le sabbat. D’autres dirent: Comment un homme pécheur peut-il faire de tels miracles?

Et il y eut division parmi eux. Ils dirent encore à l’aveugle: Toi, que dis-tu de lui, sur ce qu’il t’a ouvert les yeux? Il répondit: C’est un prophète.

Les Juifs ne crurent point qu’il eût été aveugle et qu’il eût recouvré la vue jusqu’à ce qu’ils eussent fait venir ses parents.

Maintenant la discussion se déplace sur la question de l’identité de Jésus que l’aveugle ( on continue à parle de l’aveugle) ne connaît pas mais que les pharisiens devaient eux connaître.ou en avoir entendu parler.

Il est important de noter que nous est présenté un groupe de personnes qui pourtant est dénommé sous le terme général de « pharisiens » qui ne sont pas d’accord entre eux. On a tendance à les voir comme un groupe compact hostile à Jésus (ce qui a permis à l’anti-sémitisme de fleurir plus tard chez les chrétiens) alors que ça n’était pas le cas.

En tout cas, pour la deuxième fois, il re raconte ce qui s’est passé, en version plus courte !La réponse de l’aveugle qui parle de Jésus comme un prophète ne leur plaît pas et comme ils ne le connaissaient pas et qu’il n’appartenait pas au même milieu social qu’eux ( ou ne vivait pas dans le même quartier) , ils ont donc mis en doute la véracité de son expérience.

Convocation des parents

Les pharisiens ne crurent pas qu’il eût été aveugle et qu’il eût recouvré la vue jusqu’à ce qu’ils eussent fait venir ses parents.

Et ils les interrogèrent, disant: Est-ce là votre fils, que vous dites être né aveugle? Comment donc voit-il maintenant?

Ses parents répondirent: Nous savons que c’est notre fils, et qu’il est né aveugle;

mais comment il voit maintenant, ou qui lui a ouvert les yeux, c’est ce que nous ne savons. Interrogez-le lui-même, il a de l’âge, il parlera de ce qui le concerne.

Ses parents dirent cela parce qu’ils craignaient les Juifs; car les Juifs étaient déjà convenus que, si quelqu’un reconnaissait Jésus pour le Christ, il serait exclu de la synagogue.

C’est pourquoi ses parents dirent: Il a de l’âge, interrogez-le lui-même.

Cette partie du récit souligne un certain nombre d’éléments. Tout d’abord il met en valeur le fait qu’ils considèrent cet aveugle né comme un être inférieur, un enfant mineur incapable d’avoir une opinion valable d’où la convocation des parents… qui d’ailleurs leur rappelleront que ce n’était pas un enfant mais un adulte et qu’il était capable de parler pour lui-même

Un autre éément est le fait qu ils convoquent les parents, souligne leur appartenance à une classe sociale supérieure qui exerce un certain pouvoir sur eux, ce dont ils sont conscients car le texte nous dit « qu’ils les craignaient »  Les parents d’ailleurs, contrairement à leur fils qui à cause de sa cécité et son statut de mendiant, n’avait pas beaucoup entendu parler de Jésus, étaient au courant de la polémique qui régnait autour de lui.

On a de nouveau le même récit de guérison, cette fois-ci raconté par les parents qui ne veulent pas se mouiller quand à l’identité de Jésus : ils sont méfiants envers les classes qui les dominent et la suite prouvera que c’est à juste titre

Les pharisiens se font menaçants

 Les pharisiens appelèrent une seconde fois l’homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent: Donne gloire à Dieu; nous savons que cet homme est un pécheur.

 Il répondit: S’il est un pécheur, je ne sais; je sais une chose, c’est que j’étais aveugle et que maintenant je vois.

Ils lui dirent: Que t’a-t-il fait? Comment t’a-t-il ouvert les yeux?

Il leur répondit: Je vous l’ai déjà dit, et vous n’avez pas écouté; pourquoi voulez-vous l’entendre encore? Voulez-vous aussi devenir ses disciples?

Face aux pharisiens qui le convoquent de nouveau, l’aveugle ne se laisse pas démonter et leur tient tête : non seulement, il refuse de décrier Jésus mais en plus s’impatiente quand ils lui demandent de re-raconter ce qu’il leur a déjà dit et les provoque en suggérant qu’ils veulent devenir leurs disciples, une manœuvre très habile !  Ils ne pouvaient imaginer que quelqu’un qui en plus d’avoir été handicapé était du peuple pourraient leur tenir tête !

Ils l’injurièrent et dirent: C’est toi qui es son disciple; nous, nous sommes disciples de Moïse Nous savons que Dieu a parlé à Moïse; mais celui-ci, nous ne savons d’où il est.

Leur réaction ne se fait pas attendre ! Ils ont été piqués au vif et comme ils l’ont déjà fait dans cet évangile, ils revendiquent leur supériorité en proclamant être des disciples du grand Moise, et pas du moins que rien qu’est Jésus…

Cet homme leur répondit: Il est étonnant que vous ne sachiez d’où il est; et cependant il m’a ouvert les yeux.

Nous savons que Dieu n’exauce point les pécheurs; mais, si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, c’est celui là qu’il l’exauce.

Jamais on n’a entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux d’un aveugle-né.

Si cet homme ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire.

Ils lui répondirent: Tu es né tout entier dans le péché, et tu nous enseignes! Et ils le chassèrent.

Le texte ne parle plus de l’aveugle né mais maintenant de “cet homme”: il a acquis la stature d’un homme plein d’assurance. C’est à son tour de les prendre de haut en questionnant leurs connaissances et en leur donnant des leçons sur comment reconnaître un vrai prophète…Lui, l’handicapé, il donne des leçons maintenant aux maîtres de la loi !

À court d’arguments, ils utilisent cette accusation qui a été faite au début de cet épisode à savoir que s’il était un aveugle de naissance c’est qu’il est né dans le péché…Ils reprennent donc à leur compte le préjugé que Jésus avait remis en cause pour le discréditer une bonne fois pour toute ou plutôt ce sont eux qui se discréditent une bonne fois pour toute !

Ce que j’en retiens

C’est le personnage principal de cet épisode, l’aveugle-né qui retient ici toute mon attention ! D’un mendiant méprisé traité comme un moins que rien, et vu comme un objet d’une malédiction, on le voit transformé en un homme sûr de lui , qui n’a pas froid aux yeux et ne se laisse pas impressionner par des hommes religieux plus puissants et éduqués que lui (j’adore !)

J’aime aussi son agacement quand on l’interroge et on lui demande de raconter de nouveau ce qu’il a déjà dit et la simplicité de son témoignage. Il semble dire « je n’y comprends rien à vos élucubrations mais ce que je sais, c’est que j’étais aveugle et maintenant je peux voir, point barre à la ligne… »

Finalement, il ne bronche pas quand on essaie de lui dire que Jésus n’est pas un prophète, il argumente même le pour quoi de ce qu’il croit.

L’injonction de Jésus à ses disciples de ne pas se considérer supérieur à qui que ce soit ( ne vous faites pas appeler Père ou rabbi) est parfaitement illustrée par cet épisode. Ce scepticisme d’ailleurs envers le témoignage d’un homme simple sonne tellement juste car la même condescendance existe aujourd’hui .

Ce récit, tellement vivant dénonce l’arrogance des théologiens et des autorités religieuses mais aussi des intellectuels et des experts face au vécu des personnes issues de milieu populaire…

Leave a comment