De qui sommes nous les enfants: qui sont nos ancêtres?

Le 10 mars 2026, la Virginie ( printemps, d’où la photo)

A quelle classe appartenons-nous à une classe de dominants ou de dominés ? Quand on appartient à une classe de dominés, on fouille son arbre généalogique ( ou son ADN) pour trouver dans ses ancêtres des gens riches et nobles et se consoler ainsi du mépris de ceux qui nous entourent …

Quand on appartient à une classe de dominants, on fait valoir ses origines pour justifier ses droits, son confort financier mais bien souvent on ne se rend pas compte des privilèges dont on jouit car ils nous semblent naturels. Ce n’est que quand notre place dans la société commence à être menacée et on se trouve à devoir rivaliser avec d’autres venant d’un milieu considéré comme inférieur que l’on se met à leur reprocher leur prétention d’accéder au même niveau que le nôtre.

Français de souche ou/et de familles chrétiennes, bourgeois de toutes sortes, white Americans ou white privilege notre mentalité ressemble étonnement à celle des contemporains de Jésus qui se croyaient supérieurs parce qu’il étaient descendants d’Abraham.

Jean 8 31-42

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Esclaves versus hommes libres

Jésus disait à ceux des Juifs qui croyaient en lui : « Si vous demeurez fidèles à ma parole, vous êtes vraiment mes disciples ;

alors vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. »

Ils lui répliquèrent : « Nous sommes la descendance d’Abraham, et nous n’avons jamais été les esclaves de personne. Comment peux-tu dire : “Vous deviendrez libres” ? »

Il y aurait beaucoup à dire et surtout à méditer sur cette magnifique déclaration de Jésus reliant la notion de liberté à celle de vérité, (et bien entendu ça été fait abondamment) mais pour le moment je continue à m’intéresser à la réaction de ses interlocuteurs ; Nous sommes la descendance d’Abraham, et nous n’avons jamais été les esclaves de personne.

Cette réplique me frappe parce qu elle fait écho à une déclaration semblable que j’ai découverte quand je faisais des recherches historiques sur le peuple Somali*. Au XIX ème siècle, leurs chefs de clans quand les colonisateurs britanniques ont voulu les enrôler dans leur armée coloniale avec d’autres bataillons africains (et donc au niveau le plus bas) protestèrent en disant « nous n’avons jamais été les esclaves de personne » Ils estimaient qu’ils étaient supérieurs aux autres peuples africains qu’ils appelaient « bantous », qui eux avaient été pris comme esclaves étant un peuple de sédentaires, peu guerroyeurs et qui occupaient les territoires sur lesquels ils se déplaçaient.

Ne pas avoir été esclave (et en avoir eu), les mettaient au-dessus des autres et faisaient qu’ils rejetaient la catégorie d’« africain ». qu’ils savaient méprisante dans la bouche du colonisateur. Ils se sont donc inventés une origine asiatique qui d’ailleurs a été reprise par l’explorateur britannique Richard Burton pour ne pas être traité avec le même mépris par un peuple puissant pour qui la couleur de la peau était déterminante, quand pour eux c’était celle de la condition d’esclave.

Jésus en annonçant une autre liberté, établit une égalité foncière entre tous les êtres humains quelque soit leur statut juridique, économique ou social, et ses interlocuteurs qui l’ont bien compris se rebiffent contre cette notion d’égalité qui les voit être rabaissés au niveau des autres et perdre leur supériorité innée.

Jésus leur répondit : « Amen, amen, je vous le dis : qui commet le péché est esclave du péché.

L’esclave ne demeure pas pour toujours dans la maison ; le fils, lui, y demeure pour toujours.

Si donc le Fils vous rend libres, réellement vous serez libres.

La réponse de Jésus montre que la liberté dont il parle, n’est pas liée à une condition sociale mais morale, ( le mot grec « harmatia » est quelquefois traduit d’une autre manière que péché : fautes, erreurs, manquements etc.) et que l’esclavage dépend d’autres critères que ceux habituels de la privation de liberté physique. De ce fait,  elle enlève l’opprobre attachée à l’esclave qui en fait un être inférieur par définition. Ce n’est pas une attitude anti-esclavagiste à proprement parler mais une redéfinition de la condition d’homme libre qui n’est plus basée sur une situation de privilège acquis à la naissance.

Mais pour écarter tout argument supplémentaire de leur part Jésus précise bien qu’il ne remet pas en cause leur appartenance généalogique au contraire, il l’utilise pour les condamner arguant qu’ils ne sont même pas dignes de leurs ancêtres car leurs actes vont à l’encontre de ce qu’ils devraient être.

(ici le texte bascule…car il semble bien que Jésus ne s’adresse plus aux juifs qui croyaient en lui…on se demande pourquoi mais je préfère ici laisser cette discussion aux exégètes qui se focalisent sur le comment de la rédaction du texte plus que sur son contenu ou sa signification)

Je sais bien que vous êtes la descendance d’Abraham, et pourtant vous cherchez à me tuer, parce que ma parole ne trouve pas sa place en vous.

Je dis ce que moi, j’ai vu auprès de mon Père, et vous aussi, vous faites ce que vous avez entendu chez votre père. » Ils lui répliquèrent : « Notre père, c’est Abraham. » Jésus leur dit : « Si vous étiez les enfants d’Abraham, vous feriez les œuvres d’Abraham. Mais maintenant, vous cherchez à me tuer, moi, un homme qui vous ai dit la vérité que j’ai entendue de Dieu. Cela, Abraham ne l’a pas fait.

Les interlocuteurs de Jésus ne se donnent pas vaincus pour autant et vont ajouter à leur supériorité innée comme descendants d’un peuple qui n’avait jamais été esclave ( ce qui était faux d’ailleurs car ils avaient bien été esclaves en Égypte!) , celle de la légitimité.

Enfants légitimes versus enfants illégitimes

Ils lui dirent : Nous ne sommes pas nés de la prostitution ! Nous n’avons qu’un seul Père : c’est Dieu. »

(la traduction ici est prostitution mais d’autres cas le mot est traduit par fornication ou illégitimes)

Il est bien connu que les enfants nés en dehors du mariage, dans beaucoup de sociétés sont marqués à vie et avant l’existence des tests ADN, faire valoir les droits de ces enfants, surtout quand le père était noble ou fortuné, était souvent voué à l’échec.

Même si dans le contexte de cette discussion, les interlocuteurs savent maintenant qu’il ne s’agit plus d’esclavage per se, ils sont tellement arc-boutés sur la question de leurs privilèges que celle de la légitimité de Jésus passe au deuxième plan : ce qu’ils veulent défendre à tout prix c’est leur légitimité à eux que cette légitimité soit allégorique ou pas… Ils n’acceptent pas d’être rabaissés et déclassés par les enseignements de Jésus, ils apportent donc cette précision qui atteste de la « pureté » de leurs origines  : on a un exemple flagrant de ce que l’on met sous le nom du mot « racisme » aujourd’hui, celle de considérer comme inférieurs ceux qui sont mal nés, pour une raison où une autre.

( la question du degré de bâtardise était centrale à la hiérarchie sociale des pays colonisés par les européens et continuent à l’être , Haïti en étant un exemple bien connu mais c’est le cas de tous les anciens territoires français où il y a eu des esclaves)

Jésus leur dit : « Si Dieu était votre Père, vous m’aimeriez, car moi, c’est de Dieu que je suis sorti et que je viens. Je ne suis pas venu de moi-même ; c’est lui qui m’a envoyé.

Qui sait s’ils ont vraiment entendu ce que Jésus continue à dire sur qui il est, tellement ils sont blessés dans leur amour propre du fait que Jésus leur ait ôté le droit de revendiquer une supériorité en tant que descendants d’une lignée ancestrale religieuse, prestigieuse.

Mais Jésus ne les lâchera pas et ira plus loin encore par la suite dans la démolition de leurs arguments de supériorité quand il leur dira que leur vrai père est le démon !

Ce que j’en retiens

Cette fois-ci encore ce ne sont pas les déclarations de Jésus sur qui il est mais la réaction « raciste » ou « discriminatoire » de ses interlocuteurs (qui pourtant « croyaient » en lui?) qui m’interpelle : c’est l’insistance de Jésus sur la question de son origine à lui, qui révèle la profondeur de leurs préjugés.

J’ai l’impression qu’à cause de l’histoire de l’anti-sémitisme qui s’est développé dans le christianisme on a du mal à voir à quel point la classe religieuse, bien pensante de son époque ressemble à celle des chrétiens nationalistes et identitaires d’aujourd’hui qui justifient leurs exclusions et défendent leur primauté, en s’appuyant sur leurs racines religieuses. Le fait que Jésus s’adressait à des membres du peuple juif, aveugle malheureusement beaucoup de chrétiens surtout quand l’apôtre Paul a repris cet enseignement d’une manière encore plus claire :

« Baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus-Christ. Et si vous êtes à Christ, vous êtes donc la postérité d’Abraham, héritiers selon la promesse. »

Proclamé il y a plus de 2000 ans, bien avant la déclaration des droits de l’homme, ce n’est toujours pas une réalité dans le monde actuel mais plus tristement encore dans l’église chrétienne qui bien souvent ne l’a mise ni en pratique ni enseignée à ses adeptes…On préfère spiritualiser le sens de ses paroles pour ne pas remettre en cause notre manière de penser et de vivre dans le monde et ajouter une autre exclusion, pour satisfaire notre désir d’appartenir à un groupe de privilégiés dans l’expression « hors de l’église point de salut »

Il nous faut continuer à lutter de toutes nos forces pour que ce soit réalité : après tout, c’est au prix de notre liberté, selon Jésus.

« alors vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. »

  • J’ai écrit une thèse de doctorat sur la littérature d’auteurs somali

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